Sous le maillot grenat à croix blanche (4)

Notre évocation de l’Histoire de l’équipe de Suisse sous une perspective donnant la part belle au rôle qu’a pu y jouer le Servette FC et ses représentants nous entraîne aujourd’hui dans la suite du tourbillon des passions qui a emporté le football lorsque celui-ci s’est imposé comme le sport-roi.

En 1936, la présence servetienne au sein de la Nati se fait discrète : Geroges Aeby, qui fait ses débuts contre l’Irlande en mars est le seul Grenat à évoluer sur la pelouse de Dublin. A l’automne, lorsque débute la quatrième édition de la Coupe Internationale européenne, aucun Servettien ne prend part aux défaites en Italie puis contre l’Autriche, mais à cette période de basses eaux va peu à peu succéder une nouvelle forte implication des Servettiens en équipe nationale. Dès le début de 1937, Ernest Loertscher puis Albert Guinchard retrouvent leur poste en sélection. Cela n’empêche pas la Suisse de s’incliner lourdement en Tchécoslovaquie puis contre la Hongrie dans la suite de la compétition. Ce printemps-là, c’est toutefois un match “amical” qui aura le plus focalisé l’attention…

Un Servettien aux talents multiples

Une première passe d’armes avec le Troisième Reich

Le 2 mai 1937, l’Allemagne est attendue au Hardturm zurichois, on joue à guichets fermés (35 000 spectateurs, record pour un match international de la Suisse à domicile). La partie, athlétique et engagée, se termine sur une courte et prévisible victoire des visiteurs (0:1) sur une équipe de Suisse trop vite réduite à dix suite à la blessure d’un de ses joueurs. Ce match déborde toutefois largement le simple cadre sportif et constitue une des premières manifestions, au niveau suisse, du rôle du football comme vecteur d’identification nationale, avec en particulier une volonté de se démarquer du totalitarisme de pays voisins. Les 12 000 supporters allemands arborant des drapeaux frappés de la croix gammée qui avaient fait le voyage de Zurich pour soutenir leur équipe voient leur retour perturbé par une foule échaudée et hostile qui, de Winterthour à Frauenfeld, bloque le passage des voitures, insulte leurs passagers, déchire les drapeaux du IIIème Reich et scande des slogans anti-nazis… A la gare de Zurich, on déchire démonstrativement des bannières à la croix gammée. En Suisse, les réactions face à ces incidents suivent les lignes de fracture politiques mais il n’empêche que la Nati va désormais bien vite se voir tailler un nouveau costume, assez largement consensuel, “au service de la défense spirituelle” de la petite Suisse, diverse culturellement et attachée aux idées de démocratie et de liberté dans le totalitarisme ambiant.

L’arrivée de Karl Rappan

Fin août 1937 a lieu un événement dont la portée s’avérera cruciale pour l’avenir du football suisse durant un quart de siècle : Karl Rappan est intronisé à la tête de la Nati. L’Autrichien, arrivé en 1931 comme défenseur au Servette FC, s’était reconverti dans le métier d’entraîneur. Après des succès avec les Grenats (2 titres), il avait rejoint Grasshoppers. Le club zurichois accepte de le voir endosser les deux casquettes, il est vrai que l’effectif de la Nati reposait pour moitié sur l’effectif des Sauterelles… Le club zurichois assurera également son salaire, point important dans la mesure où les années précédentes, on avait bien souvent reproché aux coachs de la Nati de se soumettre trop facilement aux décisions du comité central de l’ASFA pour ne pas perdre leur poste… Sa nomination fait néanmoins couler de l’encre, de nombreuses voix s’étonnant qu’un étranger soit à nouveau choisi pour ce poste… Ironie du sort, c’est précisément contre l’Autriche que Rappan dirige pour la première fois l’équipe de Suisse. Pour cette sortie viennoise, il a fait appel à un nouveau venu talentueux : le jeune servettien Genia Walascheck. Alors que l’Autriche mène déjà 3:0, Walascheck, qui apporte toute sa force de pénétration à la Nati, réduit le score.  Par la suite, les frères Aeby, Georges le Servettien et Paul (YB) marqueront aussi. L’Autriche l’emporte 4:3 en profitant de deux réussites de Camillo Jerusalem, un des grands joueurs de son temps dont la carrière sera détruite (émigration, captivité…) par les événements dont sera victime l’Autriche et qui finira sa carrière… au Servette FC sous la houlette de Karl Rappan 15 ans plus tard !

Karl Rappan, un premier mandat à la tête de l’équipe de Suisse. Il y en aura encore trois autres.

L’Italie à Genève !

Après deux ans d’abstinence, les Charmilles accueillent à nouveau une rencontre internationale avec la venue des champions du monde italiens le 31 octobre 1937 pour le compte de la Coupe internationale. A première vue, le rapport de forces est disproportionné mais, sous la houlette de Karl Rappan, la Suisse avait été a deux doigts de décrocher un match nul à Paris et on se plaît à relever que sons sens tactique ainsi ses talents de motivateur ont bonifié le onze national. Dès 10 heures du matin, soit cinq heures avant le coup d’envoi, le public afflue. On installe les pliants ou les tabourets, déballe les provisions et se contente provisoirement du spectacle des milliers d’autos circulant sur la place des Charmilles sous la baguette des 130 policiers mobilisés pour l’occasion. La question du parking s’avère vite problématique : on commence au bord des routes, puis dans les champs avoisinants avant de réquisitionner la cour de l’usine des Charmilles. Trois heures avant le match, le stade est bondé (25 000 spectateurs), le public afflue encore. On s’interroge : faudrait-il construire un stade à deux étages ? Une forte colonie italienne est présente : la communauté de Genève mais aussi des Lombards et des Piémontais qui ont fait le voyage pour l’occasion. Dans les tribunes, des notabilités de toutes sortes et un vétéran : le fondateur de la section football du Servette FC, François Dégérine. Se souvient-il alors qu’en 1899 il avait mis sur pied un match Suisse-Italie ? A noter qu’à l’époque, les Anglais formaient le gros bataillon de chacune des deux équipes !

Un match nul héroïque

Dans une ambiance survoltée, les deux équipes se lancent d’emblée à l’attaque et dès la 5ème minute, les Transalpins sont récompensés par une réussite de leur centre-avant Piola. La Suisse se fait alors très pressante et un défenseur italien repousse le ballon de la main, le pénalty qui s’ensuit est transformé par le Servettien Walascheck d’un tir sec. Quelques minutes plus tard ce même Walascheck sert magnifiquement Fritz Wagner (GC) qui permet à la Suisse de prendre l’avantage après 23 minutes. La Suisse continue de dominer mais le jeu se fait plus dur et plus hâché : l’excellent Fredy Bickel (GC), fauché par derrière, se fracture la clavicule à la demi-heure de jeu, la Suisse finira ainsi le match à dix (les changements étaient alors interdits). En seconde période, loin de se contenter de défendre, la Suisse pointe souvent son nez devant les buts italiens et inscrit même un troisième but… annulé car réussi avec le concours d’un photographe placé derrière la ligne de fond ! Au fil des minutes toutefois, la fatigue s’accumulant chez les Helvètes, les Italiens dominent outrageusement. De splendides interventions du gardien luganais Bizzozzero maintiennent l’avantage suisse, le public acclame aussi les interventions défensives décisives du Servettien Loertscher.

Une des multiples interventions inspirées de Bizzozzero, dans des Charmilles combles

A cinq minutes du terme, la défense suisse finit néanmoins par plier et l’Italie égalise. Dans une atmosphère de liesse, la pelouse est envahie au coup de sifflet final, 20 gendarmes permettent toutefois aux joueurs des deux camps de regagner leur vestiaire en échappant à leurs admirateurs. Le public patiente ensuite de longues minutes pour voir les joueurs à la sortie des vestiaires mais les curieux rentreront bredouille : les joueurs s’engouffrent dans leur car et disparaissent. Pendant ce temps, dans la rue des Charmilles où avait été institué un sens unique, un tram surgit à contre-sens provoquant une indescriptible pagaille… Pour les joueurs, organisateurs et responsables des deux équipes, cette mémorable journée se termine par un banquet chez Wirth à Confignon, on se quitte tard dans la nuit après avoir échangé moult statues, plats d’argent, insignes et autres étuis à cigarettes.

Alerte devant le but suisse

La fin de la cordialité 

La Suisse avait ainsi marqué son premier point en Coupe Internationale mais s’incline ensuite sur un terrain tout enneigé de Budapest (2:0) en novembre 1937. Les organisateurs hongrois avaient bien proposé de reporter le match, mais faute de date disponible, l’ASFA avait décliné l’offre… Les Grasshoppers ne souhaitent plus mettre Karl Rappan à la disposition du onze national puis sous la pression des autres clubs se ravisent… Les Italiens déposent protêt contre la Suisse pour avoir aligné un joueur apatride : le jeune Servettien Genia Walascheck… L’Allemagne annexe de facto l’Autriche dans le cadre de l’Anschluss en mars 1938, la Coupe internationale est ainsi balayée par les tourbillons de l’Histoire, la quatrième édition restera à jamais inachevée. La cinquième édition débutera elle en 1948 seulement.

Le cas Walascheck

Afin de fuir la Russie tombée aux mains des Bolchéviques, Genia Walascheck était arrivé en Suisse tout enfant en se faisant passer pour le fils de sa … grand-mère. Cette dernière ayant ensuite reconnu la supercherie, Le jeune Genia s’était alors retrouvé apatride. Ayant sollicité la nationalité suisse à sa majorité, il avait vu le Conseil municipal de Genève la lui accorder en décembre 1937 avant que le Grand Conseil ne donne, de quelques voix, un avis contraire, apparemment sous l’influence d’une gauche moscoutaire pour qui un émigré du paradis des travailleurs ne pouvait sembler que suspect (pour un portrait plus complet de ce joueur sur les EdS). L’Italie s’engouffre dans la brèche dans l’espoir de récupérer ainsi un précieux point sur le leader hongrois. L’histoire se complique au printemps 1938 lorsque la Suisse doit affronter le Portugal à Milan pour décrocher son billet pour la Coupe du monde en France. La presse transalpine se déchaîne contre Walascheck, “une cellule communiste dans le sport suisse” et le Portugal menace de déposer protêt si le Servettien est aligné. La Suisse renoncera-t-elle à son meilleur attaquant de l’époque ?

Au coeur des déchirements de l’époque : Genia Walascheck

Jacky Pasteur et Germinal Walascheck

Les précédents articles de la chronique “sous le maillot grenat à croix blanche” :

https://enfantsduservette.ch/2011/10/10/sous-le-maillot-grenat-a-croix-blanche-1/#more-21003

https://enfantsduservette.ch/2011/11/12/sous-le-maillot-grenat-a-croix-blanche-2/

https://enfantsduservette.ch/2012/09/06/sous-le-maillot-grenat-a-croix-blanche-3/

La  dernière chronique : Servette barre la route de la LNA au FC Bâle

La semaine prochaine : dernier acte avant la faillite

15 réflexions sur « Sous le maillot grenat à croix blanche (4) »

  1. Superbe article, on lit et vit cette histoire comme si on y était!
    Un pronostique sur le prochain servettien qui intègrera la nati (sur le long terme)?

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    1. Merci, c’est vrai que c’est passionnant de se plonger dans une autre époque, de fil en aiguille, on trouve toujours plus d’infos qui semblent intéressantes à faire connaitre et qui sont liées à des tas de réalités de l’époque. Au début, je voulais juste deux pages, Coupe du monde 1938 incluse, finalement je suis à peine arrivé en décembre 1937 avec trois pages. On pourrait presque faire une chronique par match de la Nati, mais là, on n’est pas sorti de l’auberge…

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  2. Plus j’y pense et plus je me dis que les raisons de cet effectif autant augmenté sont:

    1) De revendre les nouveaux joueurs en perte de vitesse dans d’autres clubs une fois qu’ils auront « brillé » au Servette comme Vitkivietz, Yartey et Roderock lors de la saison passée. Grâce à un beau parcours en Europa League (avec un pu deux tours de plus).

    2) Justement, joueur à la fois l’Europa League et le championnat et éviter de cramer physiquement lea joueurs. Et ce, en surfant sur la bonne saison 2011-2012!

    Malheureusement pour les plans des têtes pensantes du club, personne ne s’attendait à une telle hécatombe de blessés ni même à un début de championnat si catastrophique. D’autant plus qu’il contraste fortement avec le Servette cru 2010 à 2012!

    Les grenats relèvent peu à peu la tête de l’eau, espérons qu’ils commencent à vite engranger des points et qu’ils se maintiennent cette saison.

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  3. HS:désole: savez vous les EDS si le match amical de mardi est payant? De toute façon j y vais, mais c est pour faire tourner l info… Parce que se bouger a Coppet pour un match pas terrible je pense ( essais de joueurs, tactique etc… Je pense) et devoir payer, certains hésitent ce que je comprend parfaitement. Si vous avez des infos, merci …

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