Les Enfants du Servette


Sous le maillot grenat à croix blanche (9) by Germinal Walaschek
25 juin 2014, 01:44
Filed under: Un peu d'histoire...

SFC asf

Avant d’entamer son dernier match de poule contre le Mexique, la Suisse de 1950, malgré un exploit de taille, était d’ores et déjà éliminée ! Il est vrai qu’à l’époque, une seule équipe passait le cap des poules quadrangulaires. Retour sur la première campagne brésilienne de la Nati avec trois Grenats en point focal.

Un stade inachevé…

Le 16 juin 1950, le stade de Maracana est inauguré par un match entre une sélection de Rio et une de Sao Paulo. La cérémonie a lieu dans un décor hérissé de grues : la mythique enceinte est en effet loin d’être achevée mais le Mondial accordé au Brésil doit bien commencer une semaine plus tard… Comme aujourd’hui, l’affectation des fonds publics fut au cœur d’une bataille politique. Des voix s’élevèrent pour exiger la construction d’infrastructures de santé avant un stade mais le maire de Rio, le général Angelo Mendes de Moraes, aurait tranché à sa façon : « Si on construit un stade, il n’y aura pas besoin d’hôpital ! »

Au Brésil pour appâter les Brésiliens…

En Suisse, c’est le cyclisme qui tient la vedette en ce début d’été 1950 : Hugo Koblet est le premier non-Italien à remporter le Giro et Freddy Kübler s’apprête à remporter la grande Boucle. Durant la compétition brésilienne, les deux coureurs s’affrontent sur les routes du Tour de Suisse… Au vu des faibles résultats internationaux de la Suisse et des dépenses à consentir pour l’expédition brésilienne, nombreuses sont les voix à réclamer de simplement y renoncer comme vient de le faire… la France ! Les dirigeants de l’ASFA sont néanmoins inflexibles : la Suisse organisera la Coupe du Monde 1954, elle se doit donc de participer à celle de 1950 mais si elle ne pourra pas rivaliser avec les ténors (Uruguay, Angleterre, Italie) qui tenteront d’empêcher le grand favori brésilien d’être sacré chez lui ! Pour sa troisième Coupe du Monde, la Suisse était tombée dans un groupe relevé ressemblant furieusement au groupe A de l’édition actuelle : Brésil, Mexique, Yougoslavie. Battue 4:0 par les Yougoslaves en match de préparation quelques semaines avant la compétition (cf. notre chronique précédente), la Suisse avait tout à craindre de son entrée en matière dans la compétition….

Un peu d’improvisation…

A Belo Horizonte, le coup d’envoi prend un peu de retard : les Yougoslaves se plaignent en effet du format non-réglementaire des buts. Il faut les réajuster, les poteaux de corner manquent aussi… Cela donne un peu de répit aux Helvètes qui n’ont quitté la douceur de Macolin pour s’envoler à destination de Rio que trois jours avant ce premier match alors que les Yougoslaves étaient déjà à pied d’œuvre depuis une bonne semaine. Tandis que les photographes immortalisent les deux formations, les spectateurs lancent moult pétards pour manifester leur enthousiasme ! A noter que dans l’effectif suisse figure un certain Felice Soldini dont la participation a été annoncée trop tard à la FIFA. Le Bellinzonais a tenu à payer de sa poche (10’000 francs) le voyage au Brésil, espérant un peu présomptueusement pouvoir s’arranger sur place pour son problème de qualification, ce qui ne sera pas le cas… Le Neuchâtelois Gyger est également de l’aventure malgré un rapport remis aux sélectionneurs helvétiques relatant deux épisodes où il avait fallu « le ramener du Comptoir ». Vérification faite, le défenseur cantonalien était plongé dans le deuil consécutif au décès de sa mère ces jours-là. Une déchirure musculaire l’empêchera néanmoins de tenir sa place en défense.

La Yougoslavie intraitable

En première mi-temps, Les Helvètes, dont le onze est essentiellement composé de joueurs de clubs latins, contiennent la domination yougoslave. A la 32ème, les compères servettiens Fatton et Eggimann concoctent une belle occasion pour la Suisse, mais Fatton, au sortir d’une série de dribbles manque de peu la cible. A l’heure du thé, le score est encore nul et vierge. En seconde mi-temps, au bénéfice d’une condition physique supérieure, les Yougoslaves finissent par passer l’épaule en inscrivant trois buts dans la dernière demi-heure malgré une belle résistance de la Suisse. En attaque, le Servettien Jean Tamini est le joueur le plus en vue. Pour expliquer la pâle figure faite par les Suisses en seconde mi-temps, des aigreurs d’estomac provoquées par des oeufs mal digérés seront avancés… Parallèlement, le Brésil dispose du Mexique 4:1…

Contre le Brésil !

Cette navrante entrée en matière de la Suisse laisse augurer du pire pour le second match de la compétition contre l’ogre brésilien. A São Paulo, l’ambiance est survoltée (40’000 spectateurs) et Jacky Fatton reconnaitra plus tard avoir eu l’impression que la tribune allait s’effondrer alors que les joueurs attendaient de pénétrer sur le terrain… Nullement intimidé, l’attaquant servettien tire le premier et contraint le portier Barboza à une belle parade. Le Brésil a ensuite l’emprise sur le jeu : suite à un centre d’Ademir, Alfredo ouvre la marque. Les Suisses protestent car le ballon aurait franchi la ligne de fond avant le centre mais l’arbitre reste inflexible. Cet avantage est de courte durée : une ouverture du Zurichois Bickel permet à Jacky Fatton, très remuant sur le front de l’attaque suisse d’égaliser à la 20ème minute. Le Brésil est mis en difficulté par l’engagement des joueurs suisses, un corner permet toutefois à Baltazar de redonner l’avantage aux Blancs peu avant la mi-temps.

Un bel exploit

En seconde mi-temps, Bickel égalise, ou du moins le croit-on, l’arbitre ne valide pas le but, un joueur brésilien ayant dégagé le cuir juste à temps… Par la suite, les Brésiliens assiègent le but suisse vaillamment défendu par Stuber, le portier du Lausanne-Sport. Devant lui, Neury effectue une performance de choix. Le blond Locarnais (ex – et futur Servettien) tape dans l’oeil de la presse brésilienne qui le surnommera le « canarinho » (canari). Quant à Bickel et Eggimann, ils s’efforcent de leur côté de lancer quelques offensives. A deux minutes du terme, les Helvètes sont récompensés : une combinaison Bickel-Friedlaender-Fatton permet à l’attaquant servettien d’inscrire un second but. La Suisse décroche donc de haute lutte un match nul qui aurait même pu se transformer en triomphe sans un raté de dernière minute du Lausannois (et futur Servettien) Friedlander. Ce résultat est unanimement considéré comme un exploit, dans la plus pure tradition helvétique de courage et d’opiniâtreté contre un adversaire bien mieux doté techniquement. Le lendemain, la Yougoslavie poursuit son parcours victorieux en disposant du Mexique 4:1. Une seule équipe étant qualifiée, la Suisse disputera son ultime match contre le Mexique pour l’honneur…

Les Suisses auteur du match nul 2:2 contre le Brésil

Les Suisses auteur du match nul 2:2 contre le Brésil

Une victoire pour conclure en beauté

En dépit de l’impression de tribunes copieusement garnies que donnent les photos de l’époque, seules 3’500 personnes auraient assisté à cette ultime partie de la Suisse à Porto Alegre… Victime d’un télescopage en fin de match contre le Brésil, Stuber a cédé sa place au portier ugéiste Adolphe Hug. Un but précoce de Bader suivi d’une réussite du Chaux-de-Fonnier Antenen permet à la Suisse de mener 2:0 à la mi-temps malgré une performance faiblarde marquée par un grand déchet offensif. En seconde mi-temps, la Suisse s’étiole encore davantage et le Mexique parvient à réduire la marque. Le score final s’établit à 2:1. Le Brésil, victorieux de la Yougoslavie (2:0) remporte le groupe.

L’équipe de Suisse alignée contre le Mexique. Jacky Fatton est en haut, second depuis la gauche, Olivier Eggimann est à côté de lui (troisièe depuis la gauche) et Jean Tamini est en bas (premier à partir de la gauche)

L’équipe de Suisse alignée contre le Mexique. Jacky Fatton est en haut, second depuis la gauche, Olivier Eggimann est à côté de lui (troisième depuis la gauche) et Jean Tamini est en bas (premier à partir de la gauche)

Le drame de Maracana

Outre le Brésil, l’Espagne, la Suède et l’Uruguay se qualifient aussi. Les Espagnols au détriment… du Chili et de l’Angleterre (par ailleurs humiliée par les Etats-Unis), les Suédois aux dépens de l’Italie et les Uruguayens dans un huis-clos latino-américain avec la faible Bolivie dans un groupe déplumé par els forfaits conjugués de l’Ecosse et de la Turquie. La formule ne prévoit pas de finale proprement dite mais une poule à quatre. Le Brésil surclasse les deux formations européennes et un petit nul lui suffit en principe contre l’Uruguay lors de l’ultime match pour être sacré champion. Une cérémonie à la gloire des champions du Monde a déjà eu lieu et général Angelo Mendes de Moraes souhaite très sportivement « bonne chance aux champions du Monde » pour la partie… Les appels de la police à renoncer aux pétards et aux feux d’artifice dans l’enceinte restent lettre morte, tout juste peut-on éviter la vente d’oranges dans le stade et éviter que ces agrumes ne deviennent des projectiles aux mains des 200’000 personnes qui s’ensardinent dans les gradins. Malgré l’ouverture du score brésilienne, dans un silence de mort, c’est la Céleste qui l’emporte en toute fin de match, propulsant le gardien Barbosa dans l’alcoolisme et contraignant le défenseur Bigote à changer de nom pour continuer à jouer au football. Pour la première fois, le Brésil avait misé sur une formation métissée et populaire pour représenter le pays, mais à l’heure de la défaite, les infortunés joueurs noirs portent tout le poids des espoirs déçus, l’idée d’un Brésil de toutes les couleurs devra encore attendre quelques années, la bossa nova, le cinema novo et Pelé pour s’imposer. Quant à la sélection nationale, elle décide de ne plus jamais jouer en blanc, les Auriverdes étaient nés !

Jacky Fatton à l’interview

Quelques jours plus tôt, l’avion de la Nati s’était posé à Cointrin (à noter que l’appareil manquant de place, 8 joueurs furent contraint de prolonger leur séjour et ratèrent ainsi la réception offerte par le Servette FC au Café de la Bourse à la Fusterie…). A l’interview, Jacky Fatton loue les qualités techniques des Brésiliens tout en soulignant leurs difficultés à bâtir des offensives collectives. Il fait l’éloge de la sportivité du public brésilien et remercie la communauté suisse du Brésil pour son hospitalité ! Finalement, le déplacement transatlantique n’aura pas été vain, les joueurs reçoivent une prime (un peu moins de 100 francs !) et surtout, la présence du Brésil à la Coupe du Monde 1954 en Suisse est désormais garantie. Toutefois, l’événement le plus décisif dans l’optique de la compétition de 1954 aura lieu durant l’automne qui suit la Coupe du Monde brésilienne : en se rendant à Stuttgart pour un match amical, la Suisse permettra à l’Allemagne, mise au ban des nations footballistiques après les horreurs hitlériennes, de faire son retour sur la scène internationale …

Jacky Pasteur et Germinal Walaschek

 

Les autres chroniques « sous le maillot grenat à croix blanche » :

https://enfantsduservette.ch/2011/10/10/sous-le-maillot-grenat-a-croix-blanche-1/#more-21003

https://enfantsduservette.ch/2011/11/12/sous-le-maillot-grenat-a-croix-blanche-2/

https://enfantsduservette.ch/2012/09/06/sous-le-maillot-grenat-a-croix-blanche-3/

sous le maillot grenat à croix blanche (4)

https://enfantsduservette.ch/2013/03/21/sous-le-maillot-grenat-a-croix-blanche-5/

https://enfantsduservette.ch/2013/06/07/sous-le-maillot-grenat-a-croix-blanche-6/

https://enfantsduservette.ch/2013/09/05/sous-le-maillot-grenat-a-croix-blanche-7/

https://enfantsduservette.ch/2014/06/12/sous-le-maillot-grenat-a-croix-blanche-8/

 

Couverture et quatrieme de couv


3 commentaires so far
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Encore une fois quel travail et quelle belle chronique. De quoi se lever de très bon matin. Hopp Suisse

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Commentaire par RAMS

Merci !

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Commentaire par Germinal Walaschek

Comme à chaque fois, un fragment du passé grenat/suisse fort bien raconté!
Bravo pour ces recherches et merci de nous les rapporter avec votre plume!

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Commentaire par D.W.




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