Les Enfants du Servette


Locarno décoiffé by Germinal Walaschek
6 mars 2014, 14:14
Filed under: Chroniques partenaires

SFC- Locarno

Lors du mini-âge d’or du football tessinois, partir à l’étranger risquait de vous attirer des ennuis et revenir en avion du Tessin pouvait conduire à un fâcheux détour. Vainqueur de la Coupe, Servette fait honneur à son rang en atomisant Locarno puis a le bon sens de perdre à Chiasso pour précipiter GC en Ligue Nationale B !

Une préparation difficile

Lorsque Karl Rappan, débarqué à une voix près par la direction des Grasshoppers, revient à Genève durant l’été 1949, il prend son bâton de pèlerin pour renforcer un effectif grenat qui sort d’une saison de désenchantement avec une maigre cinquième place à la clé. La moisson est abondante : le portier ugéiste Bussy débarque pour remplacer Ruesch qu’un différend oppose à l’entraîneur autrichien, l’international lausannois Olivier Eggimann vient renforcer l’entre-jeu, le Schaffhousois Züfle, dégingandé et nonchalant fait d’emblée une vive impression, les espoirs du cru Paul Mezzena (UGS) et Georges Peyla (CS International) sont également recrutés ainsi que Gilbert Dutoit, futur grand international, en provenance d’UGS. Une loi draconienne, portant le nom de son initiateur, un certain Zumbühl, vient cependant retarder le renouvellement servettien :  les joueurs sont à cette époque intégralement propriété de leur club et un transfert, selon les circonstances, peut leur valoir une suspension et un retard dans leur qualification. Servette débute donc la saison sans ses nouvelles acquisitions et à la date de qualification des joueurs (premier novembre), Servette pointe à un piteux douzième rang…

L’imbroglio Vaast

Parmi les néo-Servettiens en butte aux tracas administratifs, le Parisien Vaast représente un cas particulier spécial. Engagé à 20 ans, en 1942, par le prestigieux Racing Club de Paris, le banlieusard de Gennevilliers affirme bien vite son tempérament et sa puissance de buteur à la pointe de l’attaque. Titulaire en équipe de France dès 1945, il marque à pratiquement chaque match, devenant le premier Tricolore à trouver le chemin des filets à Wembley. Au printemps 1948, il est durement blessé lors d’une rencontre amicale à Hyères. Parti en convalescence en Haute-Savoie, il rencontre lors de promenades en Suisse les internationaux Servettiens André Facchinetti et Lucien Pasteur, propriétaires, place de l’Ecu, d’un tea-Room, -le Mercator-, qui lui proposent d’en assurer la gérance. Songeant à sa reconversion « Nénesse » accepte. Le Racing s’imagine alors que Servette a tout manigancé pour lui chiper sa star. Sous la pression du staff du Racing, les journaux hexagonaux se déchaînent : « Vaast part en Suisse alors qu’il est sous contrat jusqu’à 35 ans ». Comme la plupart des joueurs, Vaast dit ignorer qu’il est en principe lié à son club jusqu’à la fin de sa carrière… Sans se laisser démonter, il commence à travailler au Mercator et passe ses diplômes de cafetier indispensables pour travailler en Suisse. Les Grenats alignent alors Vaast lors de deux matchs des réserves remportés sur des scores éloquents… Le Racing en profite et le fait suspendre par la FFF qui demande une extension à la Fifa. Cela découle sur une suspension à vie. Facchinetti est dans l’obligation de vendre son tea-room. Vaast repart en France, le retour en grâce est ardu, Jules Rimet prend heureusement la défense de Vaast, la suspension est réduite à deux matchs, le Racing le réintègre, augmentant au passage ses primes et le fait bénéficier d’un appartement gratuit…  Pieds et poings liés professionnellement par leurs clubs, les joueurs français devront encore patienter pour bénéficier d’un contrat à temps en 1969. L’affaire Vaast ouvre néanmoins le débat sur ce qu’un journaliste qui a défendu Vaast, François Thébaud, nomma alors des pratiques de  « négriers » et un « statut des joueurs professionnels inspiré de principes esclavagistes ».

Vaast

Regain de forme

La qualification des néo-Servettiens débouche sur un net regain de forme en novembre parachevé par un cinglant 5:0 contre Grasshoppers aux Charmilles. Les chances de disputer le titre sont totalement compromises depuis belle lurette mais les Grenats se distinguent en Coupe où ils écartent successivement Monthey, Chiasso, Bienne et UGS. A l’heure où le vice-président servettien Piazzalunga reçoit une lettre d’Ernest Vaast libellée de la façon suivante : « Voulez-vous être assez aimable pour être mon interprète auprès de tous ces messieurs du Servette pour leur présenter mon respectueux souvenir et dire à toute l’équipe que je n’oublie pas les bons moments passés avec elle », les Grenats font preuve de moins de politesse envers leurs hôtes du Lausanne-Sports : une victoire 5:1 propulse Servette au Wankdorf. La finale est enlevée 3:0 contre GC. Marcel Mouthon avait proprement bouclé le Zurichois Freddy Bickel et deux buts de Fatton et un de Tamini avait emporté la décision. A noter que les deux buteurs servettiens seraient partis à Lyon en début de saison si la Fédération suisse de football n’y avait pas opposé son veto sous la forme d’une menace de suspension de deux ans !

1949_cupsieg_belli

Le Servettien Belli avec un trophée qui retourne à Genève après 20 ans de disette !

Quelques semaines plus tard, Ernest Vaast remporte également la Coupe de son pays, marquant le quatrième but parisien contre des Lillois submergés (5:2) par le tourbillon du Racing au sein duquel évoluait Lucien Leduc, futur mentor des Grenats.

Quatrième rang final

Une semaine après leur succès en Coupe, les Grenats sont conviés dans l’antre luganaise du Campo Marzio. Si la défaite contre le futur champion est courte (2:1), le voyage du retour est plus long que prévu : un orage empêche le décollage le dimanche soir. Le lundi matin, l’appareil s’égare dans le brouillard lombard, on évoque Marseille puis même Alger (!) pour un éventuel atterrissage. Finalement, l’avion se pose à Lyon, une fois n’est pas coutume : Jean Tamini, qui réside dans la capitale des Gaules, est cette fois-ci le premier à la maison ! Le lundi soir, les Grenats se posent enfin à Cointrin ! Une semaine plus tard, c’est Locarno qui rallie le bout du lac. La fringante formation tessinoise pointe alors au troisième rang, Servette compte 6 points de moins qu’elle et est dixième. Le rush initial des Locarnais demeure stérile et Servette prend le jeu à son compte. En l’absence des pièces maîtresses Mouthon et Eggiman, c’est Lucien Pasteur qui se met en évidence.

SPORT_Pasteur-Locarno

Lulu Pasteur meneur de jeu grenat contre Locarno, 01.05.1949

Son ouverture du score est complétée par deux assists pour Jacky Fatton qui assurent aux Grenats trois buts d’avance à la pause.

SPORT_Fatton-Locarno

Jacky Fatton face à un défenseur locarnais

Si la bise tristounette qui sévit ce jour-là a retenu le public à la maison (3500 spectateturs), elle a eu le mérite de totaleemnt sécher la pelouse et de permettre aux Servettiens de dérouler leur traditionnel jeu de passes rapides à ras-de-terre. Les Locarnais assistent à une démonstration qui rappelle les belles heures du tourbillon grenat d’après-guerre et le score final (6:0) peut même leur apparaitre flatteur.

TIPP_Fatton-Locarno

Le portier locarnais Visentin a beau dévier la balle, Fatton est le plus prompt pour la pousser au fond des filets

La fin de saison est menée au pas de charge, Servette finit quatrième, non sans trébucher à Chiasso lors de l’ultime journée (2:1) et envoyer ainsi les Sauterelles pour la première et seule fois de leur histoire en LNB (elles n’y resteront que deux ans et seront championnes dès leur remontée au cas où cela devrait donner des idées à quelqu’un…)

Le petit âge d’or du football tessinois

Au cours de la saison qui a vu Servette battre Locarno 6:0, quatre formations tessinoises garnissaient l’élite du football suisse dans laquelle figuraient 14 équipes au total dont 5 romandes si on y inclut Bienne. Un ratio bien loin de l’hégémonie alémanique actuelle… Outre le champion Lugano, Locarno, Chiasso et Bellinzone, champion en 1948, évoluait alors au plus haut niveau. Assimilation facilitée du style de jeu italien très en vogue à cette époque ? Reflet d’une ébauche de dynamisme économique dans un contexte de resserrement des liens avec l’Italie suite à la glaciation de la période fasciste ? Les explications sont sans doute nombreuses et cette période ne durera qu’un temps. Finaliste de la Coupe en 1951, le FC Locarno sombrera peu après pour bien longtemps dans les étages inférieurs du football suisse. Vice-champion la même année, le FC Chiasso se verra réduit à un mouvement de yo-yo avec tendance à stagnation vers le bas dès le début des années 1960. Bellinzone et Lugano s’en tireront légèrement mieux, sans toutefois parvenir à accrocher un titre supplémentaire à ceux accrochés au sortir de la seconde Guerre mondiale…

Germinal Walaschek et Jacky Pasteur

Autre chronique portant sur les matchs contre Locarno : De Choudens aux commandes, Sinval titulaire !

Interview d’Ernest Vaast, peu avant son décès : http://www.miroirdufootball.com/article.php?a_id=165

Il fêtera bientôt fièrement son premier anniversaire ! Notre ouvrage « Un peu d’Histoire… » narrant les hauts et les bas de l’épopée servettienne est toujours en vente, sur ce site ou en librairie !

Couverture et quatrieme de couv


6 commentaires so far
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C’est toujours un plaisir de vous lire et de découvrir l’histoire du Servette. Bravo pour votre travail de recherche et la qualité de l’article.

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Commentaire par D.W.

Pas mieux. J’aime beaucoup ces clins d’œil réguliers à l’actualité. Et si on s’inspirait de GC après leur relégation ?

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Commentaire par Michel

Vraiment excellent vos articles avec toute ces photos d’époque.
Germinal et Jacky sont notre encyclopédie du Servette.
On en veut encore!!

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Commentaire par Gégé

+ 100

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Commentaire par Stanley.vi

Merci tout le monde ! C’est un plaisir !

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Commentaire par Germinal Waaschekg

[…] La rencontre suivante, disputée à Solna contre la Suède n’est guère plus paisible : la Nati est atomisée 7:2. Dans le but suisse, l’infortuné servettien Ruesch voit les buts tomber comme des fruits mûrs, le coach suisse Karl Rappan ne le lui pardonnera pas et prendra bien soin de se débarrasser ce fantasque portier lorsqu’il prendra en main Servette deux ans plus tard (cf. notre chronique Locarno décoiffé). […]

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