L’Histoire du XXème siècle en 10 leçons avec les joueurs du SFC

Avec les ultimes jours de décembre qui se profilent à l’horizon, c’est l’heure des traditionnelles rétrospectives. Soyons ambitieux : c’est tout le XXème siècle que nous proposons d’embrasser en suivant quelques joueurs servettiens dont la petite histoire personnelle footballistique a suivi les rouages de la grande Histoire…

Leçon 1 : la Première Guerre mondiale et la révolution bolchévique

On fixe généralement à 1914 l’entrée dans le XXème siècle. L’Europe bascule dans un conflit sanglant qui s’enlise, laisse sur le carreau des centaines de milliers de victimes et sonne le glas de différents empires : allemand, austro-hongrois, ottoman et surtout tsariste. Les bolcheviks, emmené par Lénine, prennent le pouvoir, exécutent le tsar et défendent becs et ongles leur révolution contre les ennemis de classe ou supposés tels. Dans cette atmosphère de terreur, un petit Moscovite quitte le pays avec sa grand-mère pour gagner la Suisse. Cette fuite est rendue possible par une complicité du consulat suisse qui inscrit l’enfant comme fils… de sa grand-mère, Suissesse, afin qu’il bénéficie du précieux sésame à croix blanche. Il a pour nom Genia Walascheck et rayonnera de longues années sur l’attaque servettienne de 1935 à 1943.

Leçon 2 : les réfugiés et le passeport Nansen

Après 1918, les frontières de l’Europe sont redécoupées. De nombreux réfugiés se retrouvent privés de leur nationalités. Pour résoudre ce casse-tête, un explorateur polaire norvégien devenu diplomate leur imagine un passeport ad hoc, dit passeport Nansen. Genia Walascheck, dont la grand-mère, prise de remords, a annoncé aux autorités genevoises la supercherie ayant permis l’immigration de son petit-fils, est un des détenteurs de ce document. On l’aligne en équipe de Suisse, le Portugal dépose protêt, il faut le naturaliser d’urgence… Tous n’auront pas cette chance…

Leçon 3 : la montée de l’antisémitisme dans l’Allemagne nazie

Aux apatrides issus des chamboulements de frontières viendront bientôt s’ajouter les juifs ayant quitté le troisième Reich hitlérien où se profilent déjà les pires horreurs. Né à Berlin en 1920, Hans-Peter (ou Jean-Pierre) Friedländer arrive en Suisse puis est naturalisé helvète en 1940. Il deviendra un des footballeurs les plus doués de sa génération, Servette ne profitera malheureusement que du crépuscule de sa carrière au mitan de la décennie 1950. Nous ignorons si l’arrivée de sa famille en Suisse est liée aux persécutions antisémites hitlérienne, mais c’est une probabilité imaginable.

Leçon 4 : la Seconde Guerre mondiale

En 1939, l’Europe replonge dans la barbarie de la guerre. Les troupes nazies déferlent en Pologne, d’autres pays vivent dans l’angoisse d’une invasion. La Suisse décrète la mobilisation et s’apprête à défendre ses frontières et sa neutralité. De nombreux Servettiens, dont le capitaine Georges Aeby, sont envoyés sous les drapeaux. Ils en seront quitte pour de longs mois d’attente entrecoupés de permissions du dimanche pour malgré tout disputer le championnat. Pour leur coéquipier français André Belli, la mobilisation prend un tour plus désagréable avec un séjour de deux en captivité dans un stalag allemand.

André Belli, une jeunesse dans les camps de prisonniers…

Dans la France occupée, l’Allemagne nazie décrète le Service du Travail Obligatoire : un recrutement forcé au profit des usines allemandes. Plus d’un Français se cabre devant la mesure, rejoint le maquis et la Résistance ou tout simplement… Genève comme une famille binationale établie dans le Centre de la France : les Fatton. Jacky, encore ado, grandira encore un peu et deviendra la légende servettienne par excellence.

Leçon 5 : la guerre froide et l’écrasement de la révolution hongroise de 1956

Outre les millions de morts, le conflit mondial se solde par une séparation de l’Europe en deux blocs distincts : l’Ouest, capitaliste et tourné vers les Etats-Unis et l’Est, communiste, régenté par l’URSS. Dans les pays d’Europe de l’Est passés sous la botte soviétique, la révolte ne tarde pas à gronder. En 1956, les Hongrois se soulèvent, réclamant les libertés démocratiques, la justice sociale et le respect de la souveraineté nationale. Les chars soviétiques écrasent la contestation dans le sang. Une équipe nationale junior hongroise se trouvait alors en Autriche et décide de ne pas retourner de l’autre côté du rideau de fer. Peter Pazmandy, Didier Makay et Valer Nemeth atterrissent à Genève et porteront le maillot grenat. Pazmandy coachera par la suite l’équipe. Seul hic : dans le climat de guerre froide qui ravage l’Europe, ils ne pourront pas disputer les rencontres européennes disputées par Servette de l’autre côté du rideau de fer, de peur d’être arrêtés.

Un trio magyar pour le plus grand bonheur de Servette...

Leçon 6 : la décolonisation

Les grandes puissances européennes avaient longtemps profité de leur supériorité militaire et technique pour asservir des régions entières du globe et se tailler de juteux empires coloniaux. Après 1945 toutefois, une myriade de pays accède à l’indépendance. Le gouvernement français, non content de s’être déjà fourvoyé dans la guerre d’Indochine, décide de retarder l’échéance de l’indépendance algérienne. Il s’ensuit une guerre qui ne dit pas son nom et conduit à la défection de plusieurs footballeurs algériens « français » qui, au lieu de défendre les couleurs tricolores lors de la Coupe du monde en Suède en 1958, partent en tournée mondiale pour offrir une vitrine diplomatico-sportive au FLN, principal organe de la résistance algérienne. Parmi eux, Rachid Mekhloufi, un des footballeurs les plus doués de sa génération. En 1962, l’indépendance est actée, Mekhloufi souhaite revenir à l’AS Saint-Etienne mais, administrativement parlant, il est déserteur. En attendant que les choses se tassent, il met, brièvement, sa classe au service des Grenats. Ironie de l’histoire : lorsqu’il rejoint le chaudron vert, Bernard Rahis lui succède sous le maillot grenat. Né à Blida, il est un pied-noir, un de des Français d’Algérie rejetés vers l’Europe au moment de la naissance du nouvel Etat algérien.

Rahis et Mekhloufi (avec Jean Snella)

Leçon 7 : les trente glorieuses et la Suisse comme terre d’immigration
A la sortie de la Seconde Guerre mondiale débutent trois décennies d’un essor économique inconnu jusqu’alors en Occident. Le chômage est presque inexistant, la société entre dans une ère de consommation et de prospérité. Pour alimenter son marché de l’emploi, la Suisse recourt massivement à la main d’oeuvre immigrée d’origine méditerranéenne (Italie, Espagne, Portugal). Initialement souvent saisonniers, ces travailleurs étrangers se fixent toutefois parfois définitivement en Suisse malgré une certaine xénophobie ambiante. Leurs enfants viennent grossir les effectifs des clubs suisses. Dès le début des années 1970, des vagues de la Méditerranée viennent lécher le béton brut des Charmilles : Edouard Manzoni, Santiago Gonzales, Aldo Brignolo, Jose Zapico, Alain Canizares, Franco Marchi, Umberto Barberis, Serge Trinchero, Gian-Franco Seramondi…

Des patronymes qui fleurent bon le Sud des Alpes

Leçon 8 : La détente Est-Ouest

Avec la prolifération des armes nucléaires, tout conflit mondial dégénérerait fatalement en destruction de la planète. La course aux armements est freinée et les relations Est-Ouest s’améliorent au cours de la décennie 1970. Genia Walascheck, qui a raccroché les crampons depuis bien longtemps, en profite. Il a l’occasion de revoir ses parents pour la première fois depuis son départ de Russie plus d’un demi-siècle auparavant. Ils ont obtenu le droit de voyager hors du bloc soviétique et la rencontre a lieu à Vienne.

Leçon 9 : la fin du bloc soviétique

La division en deux blocs antagonistes qui avait si longtemps structuré la géopolitique du Vieux Continent prend fin avec la chute du mur de Berlin (1989) et l’effondrement du bloc soviétique. De nouvelles nations émergent, et, par ricochet, la Yougoslavie s’embrase puis implose. Dans ce contexte, la nationalité de certains Servettiens varie au fil des jours. Prenons Igor Dobrovolski. Il est d’abord un prince soviétique, puis ressortissant d’une éphémère Communauté des Etats Indépendants. Lorsqu‘il quitte Servette, il est simplement russe. Quant à la presse, elle l’évoquera toujours comme un Ukrainien… Prenons le défenseur Bosko Djurovski : de Yougoslave, il devient Macédonien…

Djurovski, Dobrovolsky : des Slaves aux passeports changeants

Leçon 10 : la mondialisation

A la polarisation de la période précédente succède une tendance de rapprochement entre les pays. La circulation des personnes, des capitaux, des marchandises, des informations, etc. se fait, pour le meilleur et pour le pire, de plus en plus intense entre les régions du monde. Le football n’échappe pas à cette logique : encore très rares sur les pelouses helvétiques dans les années 1980, les Sud-Américains et les Africains apparaissent massivement dès les années 1990, parfois par l’entremise de filières mafieuses n’ayant rien à envier à celles de l’immigration illégale. La liste des Servettiens venus d’autres continents est longue, mais pour ne prendre que la saison du titre de 1999, année du blocage du sommet de l’OMC par des manifestants altermondialistes, citons le Brésilien Juarez et les Togolais Ouadja et Salou.

Le Brésilien Juarez : son but contre Sturm Graz aurait pu propulser Servette en Champions League…

Plus près de nous, le bien-aimé président Majid Pishyar a apporté pour la première fois une touche orientale à la maison servettienne.

Et après ?

Le club sera-t-il délocalisé en Chine pour réduire sa masse salariale ? La Praille accueillera-t-elle le premier match de l’invincible équipe de l’Union Européenne ? Avec ou contre la Suisse ? Servette recrutera-t-il un attaquant de Tuvalu dont l’île aura été submergée sous l’effet du réchauffement climatique ?

L’histoire du monde, comme celle de Servette, reste encore à écrire.

La semaine prochaine : L’Histoire au trente-sixième dessous ? Un plaidoyer !

Dernière chronique : Les quatre trophées de 1979 pour votre Noël

Jacky Pasteur et Germinal Walascheck

12 réflexions sur « L’Histoire du XXème siècle en 10 leçons avec les joueurs du SFC »

  1. La classe. Une bible de l’histoire servettienne que ce Germinal Walaschek. Et le tout est si bien écrit. A la fin, compiler tous ces articles retraçant la légende du Servette pourrait constituer un livre d’or pour tout fan qui se respecte.
    Bravo.

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  2. Bravo pour cette article que je trouve très ambitieux, une rétrospective des évènements du XXème siècle et leur répercutions sur notre club parsemé de petites anecdotes amusantes, très plaisant à lire! Ça pourrait être une méthode très ludique d’enseigner l’histoire à nos petites têtes blondes 🙂

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