Samuel Opoku N’ti : un pionnier du Continent Noir

Les bonnes performances globales du Ghanéen Ishmael Yartey durant l’automne écoulé nous incitent à évoquer le souvenir d’un de ses compatriotes : Samuel Opoku N’ti. Cet attaquant, premier joueur de couleur à porter les couleurs servettiennes et à arriver dans un club de Ligue nationale A (avec le Veveysan Théophile Abega), a connu un parcours pour le moins chaotique en Suisse où il est arrivé en 1984 et vit toujours. Malgré le relatif anonymat qui l’a toujours entouré chez nous, il est considéré comme un héros dans son pays. Retour sur l’itinéraire singulier d’un pionnier.

Un héros africain

Opoku N’ti a 23 ans lorsqu’il débarque à Genève à l’aube de la saison 1984-1985. A son palmarès figurent déjà deux trophées de choix : en 1982, il avait pris une part active à la victoire son pays dans la Coupe d’Afrique des Nations en égalisant deux fois à l’ultime minute (contre la Libye puis en demi-finale contre l’Algérie). En 1983, c’est lui qui marque, pour l’équipe ghanéenne d’Asante Kotoko, le seul but de la finale Ligue des champions de la CAF contre les Egyptiens d’Al Ahly. Ce trophée sera le seul de la décennie qui échappera aux clubs nord-africains plus puissants financièrement que leurs homologues d’Afrique noire. Cette année-là, alors que personne n’avait encore réussi à marquer deux buts lors du match entre les grands rivaux ghanéens Asante Kotoko et Hearts of Oak, il réussit un hattrick alors que son club est mené 3:0. Il est nommé joueur africain de l’année et bien vite surnommé Zico, en référence à la star brésilienne. Opoku N’ti arrive à Genève par le bais des relations existant entre son manager ivoirien et le vice-président servettien de l’époque, Didier Tornare. Il signe un contrat de deux ans avec les Grenats.

Opoku N'ti sous le maillot de l'Asante Kotoko

 Avec Carouge pour s’aguerrir

La saison 1984-1985 en Suisse est la dernière où les clubs de LNA ne sont autorisés à aligner qu’un étranger sur le terrain. Dans l’effectif grenat figure déjà le Belge Michel Renquin, figure incontournable de la défense. Après un galop d’essai lors du tournoi de Paris et quelques matchs amicaux, il est décidé de prêter le Ghanéen à Etoile Carouge, néo-promu en LNB et entraîné par Gérard Castella. Cet épisode montre bien l’écart qui apparemment séparait encore le football africain et le football européen à cette époque. Comment le meilleur footballeur africain de l’année pourrait-il aujourd’hui se contenter de jouer dans la deuxième division d’un championnat européen de seconde zone ? Cela dit, Samuel Opoku N’ti peut dans une certaine mesure se montrer heureux : alors que lui peut faire venir sa famille en Suisse, son compatriote Abedi Pelé, future star de l’Olympique de Marseille, végète dans un hôtel minable de Zurich. Le FCZ le teste, le paye sporadiquement puis le renvoie chez lui…

Une saison réussie

Plus fondamentalement, il apparait que les joueurs africains de l’époque avaient une réputation de fins techniciens malheureusement dotés d’une piètre condition physique et d’un manque de culture tactique. A cet égard, les choses ont bien changé (songez à la carrure de Diallo et aux vingt poumons de Kouassi !). Aux yeux du staff servettien, jouer une saison contre Mendrisio, Laufon ou Monthey allait l’aguerrir et faire de lui un bon joueur de LNA. Alors que ses « coéquipiers » grenats deviennent champions suisses, Opoku N’ti joue un rôle important dans la conquête d’une belle troisième place de LNB par les Stelliens. Il a su montrer ses qualités techniques, mais aussi sa combativité et son altruisme. Il refranchit l’Arve et la saison 1985-1986 s’annonce plutôt favorablement pour lui : les équipes de LNA auront le droit d’aligner deux étrangers.

Sous le maillot carougeois contre le leader Granges, (19.05 1985), et un grand magasin genevois, un !

Une pléthore d’étrangers et une saison calamiteuse

Profitant de ce changement de règlement, Servette recrute à tour de bras. Le buteur grenat Jean-Paul Brigger est reparti dans son Valais natal et Umberto Barberis a pris sa retraite. Il faut étoffer le milieu de terrain et l’attaque pour défendre le titre. Outre Opoku N’ti, l’international suédois Mats Magnusson et l’espoir Danois Bent Christensen rejoignent l’effectif servettien. Le Belge Renquin est toujours là. Malgré le titre, Servette avait limogé son entraîneur Guy Mathez mais son successeur Guillou ne parvient pas à faire passer sa philosophie du jeu à ses joueurs, les résultats sont médiocres. Opoku N’ti est le plus souvent étranger surnuméraire jusqu’à ce qu’au second tour, le départ du Belge Renquin lui laisse plus de chances de jouer. Servette termine le championnat à une peu reluisante neuvième place mais se qualifie pour la finale de la Coupe en allant gagner à Bâle 3:4 (but d’Opoku N’ti). La finale de la Coupe de Suisse doit à la fois permettre à Servette de sauver sa saison et à Opoku N’ti, qui arrive en fin de contrat, d’enfin se mettre en évidence.

Malheureusement pour lui et pour Servette, Sion l’emporte le lundi de Pentecôte et un travail de reconstruction attend Servette. Durant l’été, Genghini et Eriksen qui ont joué le Mondial mexicain arrivent, Opoku N’ti est indésirable, il doit partir dans des conditions que certains à l’époque ont qualifiées de douteuses voire malhonnêtes.

Et deux grands magasins genevois, deux !

De Charybde en Scylla

Le suite du parcours d’Opoku N’ti ressemble plus à la liste des magasins Jelmoli qu’à la grande carrière internationale à laquelle il aspirait. Un instant pressenti à Bulle, il part pour Aarau où Ottmar Hitzfeld le prend sous son aile. Il y reste trois saisons, un manager peu scrupuleux lui fait miroiter une carrière en France, finalement, il passe chez le voisin Baden, il joue ensuite pour Glaris, Coire et Dübendorf. Il assiste depuis le banc des remplaçants à la belle campagne du Ghana lors de la CAN 1991 (finale perdue aux tirs au but). En juin 1997, à 36 ans, il marque deux fois dans les barrages contre Bex mais ne peut éviter la relégation de Dübendorf en deuxième ligue.

Toujours pionnier !

Le 9 septembre 2001, Samuel Opoku N’ti marque le premier but de l’African Football Club à l’occasion d’un match contre le Stade marocain. Basé à Zurich, ce club est la première formation multiculturelle d’Afrique noire à évoluer dans une ligue européenne. Cette aventure débouche sur deux promotions successives. Opoku N’ti entraine l’équipe, se bat pour lui trouver une assise financière en insistant sur l’intérêt social d’une telle formation. Puis son associé disparaît avec le bus et la caisse du club. Samuel Opoku N’ti jette l’éponge. Aux dernières nouvelles, il était chauffeur de taxi la nuit à Zurich.

Vous conduira-t-il au Letzigrund ?

Un bilan

Au-delà de l’échec sportif, l’épisode Opoku N’ti nous ramène au Servette des années 80, une décennie marquée du sceau du charismatique président-mécène Lavizzari. Sa politique de grandeur a eu ses partisans et ses adversaires mais force est de lui concéder qu’en allant chercher Samuel Opoku N’ti au Ghana puis José Sinval au Brésil, il avait saisi que quelque chose était en train de changer sur la planète du football. Le marché des transferts sortait de son confinement (ouest-)européen…

Ishmael Yartey écoute-t-il la même musique que son aîné ?

La semaine prochaine : le plus haletant des Young Boys-Servette

La dernière chronique : gare au virus !

Jacky Pasteur et Germinal Walascheck

10 réflexions sur « Samuel Opoku N’ti : un pionnier du Continent Noir »

  1. Moi, j’adore. Vraiment bravo pour ce super article qui fera sûrement plaisir à Samuel s’il y a accès !!!

    Qu’il nous laisse même un message sur le site !

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    1. 1) on n’a pas d’argent
      2) ils n’ont pas de joueurs portugais
      3) On n’agit pas , on réagit. Donc tu peux oublier pour que nos dirigeants se bougent les fesses…
      4) Quand un gars à Neuch gagne 30’000 ou 40’000 par mois, il ne va pas venir pour 8’000 au SFC. Sauf Jo peut-être, attaché au maillot…
      5) J’espère me tromper…

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      1. Tout est négociable….

        1) On le sait toujours pas…
        2) Très drôle…lol
        3) Ne parle pas trop vite on ne sait jamais…
        4) Je pense pas qu’il gagne tous ce salaire là à Neuch
        5) On a tous droit à l’erreur…

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