Les buteurs souriants

Le splendide but de Goran Karanovic marqué en lobant le portier lucernois Zibung le 11 mars dernier a été nominé pour la 15ème nuit du football suisse du 28 mai prochain. Cette réussite, trois jours après la reprise du club par Hugh Quennec, matérialisait magnifiquement les espoirs renaissant dans le camp grenat. Comparé sur le coup aux coups de génie de Lionel Messi, ce but s’inscrit aussi dans une tradition grenat plus longue….

Un tir à la Passello
Durant toute la décennie 1920, Servette a été coaché par un Anglais, Teddy Duckworth, qui a conduit le club vers de nombreux titres. Il a introduit de nouvelles méthodes d’entraînement, envoyant en particulier ses joueurs prendre des leçons de danse pour améliorer leur équilibre corporel. On lui a parfois reproché de ne pas avoir vraiment appris le français et de se contenter de laconiques schémas tactiques au tableau noir. Par contre, il était un découvreur de talents hors pair sachant déceler les points forts spécifiques de chacun. Son plus beau fleuron est sans conteste le fameux „tir à la Passello“ né de la confrontation répétée entre un attaquant surdoué – Raymond Passello- et Moget, le gardien grenat de ces années-là. „Je partais balle aux pieds de la ligne médiane, Moget sortait, fermait les angles de tir, il me fallait bien découvrir la parade… C’est ainsi que j’ai commencé à lever la balle d’une pichenette“ expliquera plus tard Raymond Passello. Il devient ainsi le roi des lobs : nul ne savait mieux que lui tromper le portier adverse avec de subtils balles lobées. A l’époque des premières radiodiffusions de matchs de football, les auditeurs associaient ce concept à un „shoot typique de Passello“.

Karanovic-Passello : au-delà du lob, des styles diamétralement opposés
Si on peut imaginer que le but inscrit par Karanovic contre Lucerne doit posséder bien des ressemblances avec ceux si fréquemment inscrits par Raymond Passello il y a 80 ans de cela, la ressemblance s’arrête là. Alors que l’actuel attaquant grenat est un battant-né, capable de sonner la révolte dans l’équipe jusque dans les ultimes minutes et profitant de sa puissance pour filer au but, Raymond Passello était un esthète longiligne, nonchalant, élégant et dilettante qui a fasciné – et très souvent aussi hérissé – le public des Charmilles à un tel point que le regretté Georges Haldas lui a consacré plusieurs passages de son livre La légende du football. Pourtant, dans la décontraction, ne peut-on pas voir une certaine symétrie chez ces buteurs souriants ?

Karanovic, meilleur buteur servettien 2011-2012

Un enfant de Carouge
Né le 12 janvier 1905, Raymond Passello a grandi à Carouge et découvre le football au patronage de Sainte-Croix. Son équipe scolaire dite „les Imbattables“ se voit ensuite refuser l’affiliation par les responsables de Carouge Stade. Dépité, Raymond Passello se tourne alors vers Servette où son grand-frère Pascal l’avait précédé. Il passe ensuite quelques temps dans un internat valaisan à Saint-Maurice, le football le poursuit : il évoluait alors dans l’équipe des „Français“ qui affrontait „les Allemands“ et les „pommes de terre“. Il redevient ensuite servettien tout en suivant une formation de ferblantier-plombier à l’Ecole des Arts et Métiers.

En 1925

Un exploit encore inégalé
En 1925, Raymond Passello, qui s’affirme peu à peu comme titulaire de l’attaque des Grenats, fête son premier titre avec Servette offrant même à son club le but du sacre (victoire 1:0 contre le FC Berne le 7 juin). A noter que cette saison-là, le buteur providentiel s’était acquitté d’une cotisation de 25 francs (plus trois francs d’assurance !) envers le club grenat ! En fin de saison, il est, avec Plantand, le symbole de la relève mijotée par Teddy Duckworth. Tout à sa passion pour la formation, l’Anglais invite alors pendant l’été tous les jeunes voulant arriver au même résultat à venir aux Parc des Sports des Charmilles profiter de ses conseils et de ses expériences tous les soirs (sauf le lundi !). En octobre de la même année, à 20 ans, Passello fait son apparition en équipe nationale contre l’Allemagne à Bâle. La suite de sa carrière, hachée par de nombreuses blessures, épouse les hauts et les bas du Servette FC, le seul club pour lequel il évoluera.  En 1926, Servette parvient à conserver sa couronne, l’opportunisme de Passello lors des matchs de finale y a beaucoup contribué. Lors de la finale de Coupe de 1928 à Genève, Passello inflige quatre buts aux Grasshoppers lors de la grosse victoire servetienne 5:1. Cela demeure un record jusqu’à aujourd’hui pour une finale de Coupe, dans le lot figure  un splendide lob qui fera sa légende.

Contre Blauw Wit, tournoi de Pâques d’Amsterdam en 1926

Des blessures et Servette qui tousse…

Souvent blessé, Passello fait alors cruellement défaut au jeu servettien : lorsqu’il part en lune de miel au début de la saison 1929-1930, Servette prend un bien mauvais départ en championnat et se voit dans l’obligation de rappeler Teddy Duckworth aux commandes, un retour couronné par le titre ! Au passage, Servette perd toutefois un match de façon vexante à Frontenex à UGS durant lequel Passello, victime d’un torticolis, arborait une minerve et ne pouvait pas jouer de la tête ! Il rate ensuite le début de la saison 1931-1932 pour cause d’empoisonnement au genou mais avec l’arrivée de Karl Rappan au printemps 1931, le jeu du fantasque Passello s’harmonise avec celui de l’Autrichien qui lui distille des ouvertures lumineuses, peut-être à l’instar de celle concoctée par Lionel Pizzinat ? Passé entraîneur, Karl Rappan saura aussi davantage motiver Raymond Passello pour les tâches défensives. Le 13 novembre 1932, quatre jours après la fusillade de la Plaine de Plainpalais, le match de Coupe Servette-Carouge est également d’une rare violence. Les Stelliens, plus athlétiques et plus rapides, l’emportent à la surprise générale (0:1). Outre Ignaz Tax, Raymond Passello est dans le colimateur du Carougeois Knapp qui lui envoie un coup de pied, potentiellement mortel selon la presse, dans la tempe. On annonce la fin de la carrière de Passello, on craint qu’il ne perde la vue puis les choses rentrent dans l’ordre… En 1933, Servette est à nouveau champion suisse.

Les Servettiens champions en 1930, Passello est accroupi au milieu

A l’origine d’une brouille avec la Nati

Au printemps 1934, Passello est touché à Genève contre l’Autriche en match amical et ne peut pas disputer la finale de la Coupe de Suisse agendée dans la foulée. Privé de son orfèvre, Servette, qui survole le championnat, s’incline pâlement contre les Grasshoppers. Le tribut payé à la Nati est décidément trop lourd et les dirigeants servettiens exigent de solides garanties financières avant de libérer leurs joueurs pour la Coupe du Monde en Italie. L’ASFA fait plier le club grenat en le menaçant de lourdes sanctions. Passello est du voyage en Italie et est aligné pour le succès inaugural contre les Pays-Bas (3:2) avant d’être confiné au banc des remplaçants au grand dépit de ses admirateurs. En tout, il comptabilisera 18 sélections (3 buts), par intermittence, il aura été international tout au long de sa carrière. (Cet épisode a été relaté en détail dans la chronique „sous le maillot grenat à croix blanche (2)“).

Une retraite prématurée
A l’aube de la saison 1934-1935, Raymond Passello tire sa révérence. Il se serait certes volontiers encore „amusé“ un peu, mais l’entreprise familiale carougeoise de ferblanterie l’accapare toujours davantage et on murmure que pour l’image de la maison Passello à Carouge, il était bon que le fils ne traîne plus trop du mauvais côté de l’Arve… En ces temps d’introduction du professionnalisme, Passello était toujours resté statutairement amateur. Avec Duckworth, c’est bien en amateur qu’il s’entrainait et sous l’ère Rappan, il n’apparaissait que deux fois par semaine au stade. Les séances de footing sur l’avenue d’Aïre l’épuisaient et il devait se lever tôt le matin… Bien que supporter grenat, son père ne lui faisait pas le moindre cadeau… Il interrompt donc sa prestigieuse carrière à l’âge de 29 ans, auréolé de 5 titres de champion suisse. A la fin de la décennie 1940, il figurera dans la commission technique du Servette FC durant quelques années. Raymond Passello est décédé en mars 1987 dans sa villa de Pinchat après être resté un fidèle des Charmilles.

Les champions de 1930 se retrouvent 20 ans plus tard…Passello est debout tout à droite

Une légende du football
Cédons la plume à Georges Haldas pour conclure cette évocation et essayer de comprendre comment Raymond Passello, avec son côté distant et sa façon de jouer subtile, fascinait le public qui se laissait gagner par son charme :

Un dimanche, lors d’un match disputé par l’une des équipes locales, le Servette FC, je vis un joueur, réputé alors, de cette même équipe, l’avant-centre Passello, à la personnalité attachante : un mélange, chez lui, d’indolence qui par moment indisposait, irritait le public et même ses plus chauds partisans, au point que parfois, malgré sa cote, il se faisait copieusement siffler, parce que Monsieur, par exemple, ne daignait pas aller chercher une ball passant à un mètre de lui seulement, laissait apparemment jouer les autres, l’air de dire : « aujourd’hui les cocos, je n’ai pas envie d’en toucher une. Débrouillez-vous » ; et puis, de temps à autre, avait des trouvailles qui enthousiasmaient ceux-mêmes qui venaient de le siffler. Et d’un coup, le lavaient, à leurs yeux du reproche de fainéantise. Ainsi, lors de cete fameuse finale de la Coupe où, arrivé seul devant le gardien adverse, qui s’était déjà avancé à sa rencontre, il l’avait, tout en douceur et en délicatesse, et comme en s’amusant, « lobé », selon l’expression consacrée. Et la balle donc, ayant pasé par-dessus la tête du malheureux portier, était venue paisiblement et comme avec un brin d’ironie, rouler dans les buts vides. Délire chez les supporters. Triomphe à la fois, et gaîté. Ce tour de passe-passe impliquant une remarquable maîtrise de soi et ce don d’improvisation, dans une situation donnée, apparemment sans issue, qui caractérise les joueurs hors classe. A quoi s’ajoutait, chez notre homme, un sens de l’humour qui enchantait le public en cas de réussite mais que ce dernier, bien entendu, désapprouvait bruyamment lors d’un échec (…). Il va de soi, d’après le peu que je viens d’en dire, qu’un homme comme Passello aurait eu de la peine, aujourd’hui, à s’intégrer à un ensemble de haut rendement et d’impitoyable mise en condition : consignes strictes, théorie, discipline, etc. Il n’y aurait guère eu de place  pour son indolence, son inspiration intermittente, sa désinvolture et cette manière de faire sentir soudain que tout ça ne l’intéressait pas du tout. Toutes choses qui faisaient qu’à l’époque, malgré les lazzis, on l’aimait comme un enfant terrible.

Jacky Pasteur et Germinal Walascheck

La semaine prochaine : les mercenaires servettiens

Dernière chronique : Servette-Bâle 17-15

Suite à la suggestion d’un lecteur de cette chronique, le site http://www.super-servette.ch/ a créé une nouvelle rubrique retraçant l’Histoire des maillots grenat de 1976 à nos jours, pour la consulter, cliquez sur l’image ci-dessous (rubrique maillots ou Trikots):

6 réflexions sur « Les buteurs souriants »

  1. Quelles sont les premieres rumeurs de transferts??!!?? J’espère que notre druide trouvera 2-3 petites perles!!!
    Alleeeeeezzzzzz servette!!!

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    1. Il ne pourrait pas y avoir une rubrique spécial « transfert, contingent » ??? C’est mou et on attend tous des news, spécialement du Portugal …

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      1. Oui, faites nous vivre le mercato estival « servettien » a la façon « EDS » jour après jour!!! Me réjouis d’avoir des news, des rumeurs et autres bruits de couloir qui rythment cette période!!! d’avance merci et bravo!!!
        Nous sommes des servettiens, aaaaaaaallllllllleeeeeeeezzzzzzzz SERVETTE!!!

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      2. Oui bien sur que vous aurez le mercato minute par minute. C’est ce que j’ai revendiqué sur Leman Bleu.

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