
Il y a de cela treize ans, j’avais publié avec mon compère Jacky Pasteur un ouvrage tout grenat sur la longue histoire du Servette FC. Il nous en reste quelques exemplaires et le formulaire pour se le procurer est toujours en ligne sur le site des EdS, or voici que par ce biais je reçois début septembre une commande bien originale de G…
Hola!, soy argentino, periodista e historiador de fútbol, estoy circunstancialmente en Ginebra hasta el jueves al mediodía, y me encantaría conseguir un ejemplar del libro, existe la posibilidad de comprarlo en las escasas horas que me quedan hasta dejar la ciudad?
Je réponds à G. que je séjourne aussi par hasard à Genève, que je suis disponible pour lui remettre l’ouvrage en mains propres et que par ailleurs je le lui offre tout heureux que notre prose aille prendre l’air du Rio de la Plata. Il me remercie, me commande derechef un second ouvrage pour un ami et insiste pour le payer, rendez-vous est pris pour l’après-midi devant un hôtel proche de la gare avec en ligne de mire une promenade sur les lieux de l’ancien stade des Charmilles.
Nous nous retrouvons à l’heure dite, G. avec un tee-shirt Maradona et moi avec le maillot blanc rétro du SFC, histoire de ne pas se louper. Petit échange de présents : j’hérite d’une casquette du Vélez Sarsfield avec une étoile intercontinentale et soumets mon espagnol à un intense traitement anti-rouille car G. me le déclare d’emblée sans ambages : son niveau de français est égal au nombre de victoires du FC Sion contre le SFC ces dernières années : 0.
Présentations express en cherchant l’arrêt du 19 : G. est membre de la Junta Histórica de Vélez Sarsfield et du Centro para la Investigación de la Historia del Fútbol, c’est lui qui représente son club de cœur au sein de la commission historique de la fédération argentine de football. Là-bas, il y a un projet de musée, mais l’argent manque, le dernier bouquin sur l’histoire du club remonte à bien longtemps alors que le Velez a écrit depuis bien des chapitres glorieux. A force de naviguer dans l’Histoire, j’en oublie que le 19 est désormais un bus et non plus un tram comme autrefois ce qui fait que nous godillons un peu désorientés entre les différents quais de Coutance.
G. m’explique qu’il a visité la Praille la veille ainsi que la boutique du SFC, sans y trouver de livre ou de référence à l’histoire. Je lui explique qu’une fois nos frais couverts, nous avons offert deux cartons de 50 livres à la boutique du club mais que pour des raisons inexpliquées, les ouvrages n’ont jamais été intégrés à son assortiment et que lorsque nous avons en conséquence demandé à les récupérer, un des deux avait disparu…
Le matin-même j’avais mis au courant mon complice Jacky Pasteur, grand hispanophone devant l’éternel, de cette rencontre qui se dessinait. Il m’avait alors fait la réflexion suivante : Servette a plus souvent qu’à son tour accueilli des joueurs brésiliens mais les Argentins par contre ne sont pas légion et de citer Oscar Ascosta comme contre-exemple, précisant qu’il s’était d’ailleurs sans doute établi dans la région lémanique puisqu’il évolue parfois avec les anciens du SFC. G. évoque de lui-même le brave Oscar mais le trajet du 19 est beaucoup trop court pour lever le mystère sur cette énigme de la fin des années 1980…
A cette époque, le nombre d’étrangers autorisé par équipe était strictement limité (trois au total dans le contingent) il ne fallait donc pas se tromper dans le casting et chaque arrivée d’un renfort étranger était un petit événement, à plus forte raison en juin 1989 lorsqu’il s’agit d’un joueur déjà sélectionné dans l’équipe d’Argentine détentrice de la Coupe du Monde et précédé d’une flatteuse réputation de meneur de jeu du Ferrocaril Oreste ! L’ennui est que le bougre est maladroit, stérile devant le but, enclin à glisser au mauvais moment, bref, une bien mauvaise pioche, « non, ce n’est pas un gag », précisera un journaliste genevois en mentionnant son but contre Lucerne lors de la 20ème journée. Le tout est un peu dans la lignée du Suédois Magnusson, dont on attendait monts et merveilles et qui quittera Genève en surpoids et sous les lazzis du public après une saison famélique pour aller faire les beaux jours de Benfica… Mais revenons-en à Oscar. A cette époque, pas d’Internet et guère de moyens de vérifier toutes les louanges qui avaient précédé son arrivée sur les bords du Léman mais une rumeur aux relents complotistes : lorsque les recruteurs servettiens, cornaqués par l’agence Pro Team, se sont rendus en Argentine, il y avait deux Acosta, l’un fatalement moins bon que l’autre et que l’on nous aurait refilé en lieu et place du bon grain. G. confirme tout… sauf l’arnaque ! Il y avait bien deux Acosta à ce moment-là mais c’est bien le bon qui nous a été envoyé, nulle tromperie sur la marchandise comme il me le redira dans un message Whatsapp envoyé le lendemain alors que je lui communiquais le résultat d’une brève recherche Internet qui m’avait appris que le fils d’Oscar évoluait actuellement avec les M15 de la Nati. Qu’Oscar lui-même entraîne Versoix, c’est G. qui me l’apprend. Quoi qu’il en soit, Acosta quitte Servette à la fin d’une unique saison tristounette en grenat pour entamer une carrière de globe-trotter après un passage express au Vélez Sarsfield !
Nous longeons le bâtiment de la HEAD et la conversation bifurque sur le passé ouvrier du quartier, l’usine Pic-Pic, l’Hispano-Suiza et ce magnifique documentaire réalisé par des élèves de la HEAD et dans lequel j’avais eu l’honneur d’apparaître. Je montre à G. les voies CFF où passaient les trains que l’on entendait lors des matchs de mon enfance, surtout lorsque la tribune n’était pas couverte. Un panneau indique qu’il s’agit du parc Léonard et Gustave Hentsch et je lui explique ce que le club doit à cette famille et aussi la tristesse d’avoir dû abandonner cet antre historique pour un nouvel écrin trop souvent vide. Je bute sur le mot espagnol pour « bâche » en voulant expliquer qu’il faut cacher les sièges vides. G. ne semble pas trop comprendre où je veux en venir, c’est vrai qu’avec 70’000 socios pour un stade de 50’000 places, iels doivent avoir d’autres chats à fouetter là-bas… J’enchaîne avec la faillite de 2003, la première relégation du club en plus d’un siècle… Tout ce cocktail trouve son écho au-delà de l’Atlantique : G. me narre la quasi-disparition de son club au seuil des années 1940 à la suite de la seule et unique relégation de son histoire : convié à une réunion prévue pour débrancher définitivement le Vélez, l’ancien président José Amalfitani s’oppose vent debout à la liquidation et affirme que même avec dix socios, le club restera debout. Il en reprendra la présidence le mois suivant. Un malheur ne venant jamais seul, l’année suivante le Vélez est de surcroît chassé de ses terres historiques de Villa Luro et de son inexpugnable « fortin », une expression qui en est venu à désigner par métonymie le club entier. C’est à nouveau José Amamfitani qui s’y colle avec son patrimoine personnel comme garantie pour chaque emprunt : un marécage est comblé dans le quartier de Liniers et le Vélez a une nouvelle arène pour son retour dans l’élite en 1943. Non content d’avoir remis le club sur de bons rails, Amalfitani le préside pendant presque trente ans, l’amène à son premier titre de champion d’Argentine en 1968 et meurt l’année suivante, sans doute avec le sentiment d’un certain devoir accompli.
« Y aurait-il un panneau qui immortalise tout le passé de ce lieu ? » me demande G. en laissant errer son regard sur ce qui fut autrefois la pelouse des Charmilles et où s’ébattent désormais les enfants du quartier. Nous en trouvons un dont nous décortiquons chaque ligne, chaque anecdote appelant inévitablement des contrepoints argentins. Le scénario improbable du dernier match disputé aux Charmilles avec une remontada de 0-4 à 4-4 contre YB évoque à nouveau à G. le souvenir douloureux de la seule relégation du Vélez : avant l’ultime journée le Fortin avait encore un point d’avance sur Atlanta qui accueillait le vice-champion Independiente. A la mi-temps, alors que le Vélez ne parvenait pas à se dépatouiller de San Lorenzo, Atlanta avait déjà passé six buts aux Diables Rouges, suspect, suspect. Finalement, le Vélez s’incline et Independiente soigne la cosmétique du résultat final en revenant à 6-4… On soupèse les noms des stars citées pour avoir foulé le gazon grenat, G. ignorait que Rummenigge avait arboré nos couleurs. Je lui parle d’un temps où les champions vieillissants comme Tardelli, Altobelli ou Rummenigge finissaient leur carrière à Saint-Gall, Lausanne ou Servette plutôt que dans les Emirats arabes unis et où Servette avait été à deux doigts d’engager Platini. J’ajoute que le bon vieux Kalle venait de reprendre un peu de service grenat en faisant la promotion du quatrième maillot de cette saison. Petite tirade contre le football business d’aujourd’hui : ces maillots splendides mais aux couleurs sans queue ni tête, ces mercatos qui s’étalent sur presque toute la saison. G. surenchérit avec un joueur du championnat argentin qui a joué un jour pour un club et le lendemain pour un autre… Puis il me montre la dernière trouvaille du département marketing du Vélez : un troisième maillot tout noir (le club joue en bleu et blanc) avec le scapulaire aux couleurs de l’Italie en hommage à la figure tutélaire d’Amalfitani.
« Qui est le propriétaire du Servette FC ? » G. me pose une colle là, Servette est une SA, non ? Je ne sais pas trop… G. fait la grimace, il me parle du modèle associatif et démocratique des socios que les fans et les clubs argentins s’évertuent à sauvegarder contre la tendance du gouvernement Milei à tout vouloir financiariser et marchandiser via… des sociétés anonymes (à but lucratif) ! Je repense à un aigrefin canadien qui avait à son tour presque coulé le club alors que d’autres s’activaient justement pour que le club puisse appartenir à ses supporters. On poursuit la promenade, la discussion est plus décousue, on a encore tant à se dire mais l’heure des adieux approche… Même s’ils ont une fâcheuse tendance à éliminer la Suisse, j’ai toujours aimé le doux désordre babélien des noms des joueurs argentins : Mac Allistair, Otamendi, Martinez, Tagliafico, des bruyères d’Ecosse aux ports ligures en passant par les montagnes basques et les plaines d’Estrémadure, on se souvient salutairement que se sont longtemps les Européens qui ont dû traverser les mers pour fuir la pauvreté, les guerres ou les dictatures. Au fait, G. connaît-il la saga de ses ancêtres européens ? Il me parle de ses origines galiciennes, d’une grand-mère exilée dans les années 30 qui lui parlait de la taberna de Santolo dans la comarque de Noya et de son émotion lors de son premier voyage en Espagne en voyant que le vieux bar était toujours bien là….
Forcément, on en vient à parler de Maradona, avec lequel G. et sa génération ont grandi footballistiquement et de Messi dont on ne mesure pas assez les mérites d’avoir su lui aussi se hisser au panthéon du football argentin alors que Maradona occupait déjà la place à la droite de Dieu… « Et quel est le meilleur joueur suisse de tous les temps ? » m’interroge G. Aïe, c’est la série des colles là, je repense aux chevauchées d’Heinz Hermann et de sa chevelure blonde aux temps de mon enfance, l’épopée de 1954 et Fatton me viennent à l’esprit, Granit Xhaka m’a aussi toujours semblé avoir l’étoffe d’une légende. « Xam Abegglen » lui réponds-je finalement. Je lui conte les Jeux Olympiques de 1924 et la finale perdue contre l’Uruguay. La Coupe du Monde et l’Euro ayant été créés postérieurement, on peut benoîtement considérer que la Suisse a donc été cette année-là championne d’Europe et vice-championne du monde avec Abegglen en pointe. G. s’esclaffe sur la passerelle de la Jonction : « à ce rythme-là, l’Uruguay a été championne du monde quatre fois ! ». En contemplant les eaux grises de l’Arve qui se mêlent à celle du Rhône il redevient sérieux : « ce sera peut-être Manzambi ? » Peut-être… je lui dis que de son côté, il n’a guère de souci à se faire, que depuis que je suis enfant l’Argentine joue toujours les premiers rôles sur la scène mondiale. Les temps changent me dit-il, le football de rue disparaît avec l’urbanisation, la relève ne sera peut-être pas au rendez-vous. Je songe à mon fiston parti un an en échange universitaire à Mendoza et qui avait galéré pour trouver des lieux où jouer au foootball alors que nous pensions naïvement qu’avec le degré d’engouement qui entoure ce sport en Argentine, il devait y avoir des terrains un peu partout…
G. part le lendemain pour Montreux (sa femme est fan de Freddie Mercurie) puis Milan et son légendaire stade San Siro, apparemment dans ce couple les voyages sont déalés ainsi : un peu de ballon rond et un peu de Queen… Un pèlerinage d’ores et déjà agendé est celui de Tokyo et de son stade national où le Velez de Carlos Bianchi a décroché en 1994 une couronne planétaire en battant l’AC Milan de Fabio Capello. Le stade a ensuite été détruit, décidément, c’est une manie… Nous sommes à proximité des Vernets, je lui parle du GSHC, il me dit que l’Argentine vient d’être sacrée championne du monde de hockey à Montreux, pas le même hockey sans doute… Dans la rue des Deux-Ponts nous cherchons quelqu’un pour immortaliser cette rencontre de deux vieux qui radotent sur un monde qui n’existe plus. G. décline mon invitation d’aller voir ensemble les Servettiennes affronter le Sparta Prague, « nous avons prévu d’aller visiter quelques endroits en ville, si je change le programme pour du football, ma femme me tue ! ». Le temps de m’expliquer qu’en Amérique du Sud les clubs qui n’ont pas de section féminine et de futsal ne peuvent pas participer à la Copa Libertadores, G. laisse passer son tram pour la gare. Bon, je vais aller seul à la Praille, une casquette du Vélez vissée sur la tête et un nouvel ami dans le cœur.
Germinal Walaschek
Merci et bravo pour l’article!
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