Eric Burgener : dans la veine des grands gardiens lémaniques

Entre Lausanne et Servette, les échanges de gardiens ont été fréquents : avec le géomètre Frank Séchehaye, l’acrobate Roger Feutz, le boute-en-train Eugène Parlier ou le solide Roger Schneider, c’est la crème des gardiens grenat qui a aussi gardé les bois de la Pontaise. Dernière illustration : Eric Burgener, le légendaire gardien servettien s’était d’abord chargé des cages lausannoises toute une décennie. Un coup d’oeil sur sa carrière avec un coup de projecteur sur un Lausanne-Servette pour le moins singulier.

Haut-valaisan, Eric Burgener débute sa carrière au FC Rarogne. Le FC Sion lui fait les yeux doux, mais l’ancienne légende Frank Séchehaye le convainc d’opter pour Lausanne qui, aux débuts de la décennie 1970, lui offrait plus de perspectives footballistiques que le club du chef-lieu valaisan. Erci Burgener réussit son baptême du feu avec le LS contre Zurich le 16 aoùt 1970, mais malheureusement pour lui, il encaisse 5 buts le week-end suivant à Tourbillon et devra refaire un bref séjour sur le banc avant de s’imposer définitivement. En juin 1973, il fait même ses débuts en équipe nationale dont il devient rapidement l’indiscutable numéro 1. En 1977, alors que Lausanne végète dans le tour contre la relégation, Servette commence à s’intéresser à lui mais renonce à débourser le demi-million nécessaire à son transfert. Voyons comment il avait tapé dans l’oeil des recruteurs grenat.

Attaquant contre Servette…

Eric Burgener répétera souvent qu’on lui a d’emblée assigné le poste de gardien, sans doute en raison de sa grande taille. Il n’empêche que ce joueur dispose d’autres cordes à son arc. Conscient de la polyvalence de son portier, le mentor lausannois Miroslav Blazevic décide un beau jour de l’aligner en attaque pour étoffer un secteur de jeu aussi faiblard que décimé (des idées pour Martin Rueda ?). Le hasard fait que l’adversaire de ce 26 février 1977 n’est autre que Servette, brillant premier de LNA alors que Lausanne Sports, qui n’a pas encore basculé du mauvais côté, traîne son blues en périlleux équilibre à la sixième place, ultime rang qualificatif pour le tour final pour le titre.

… il marque un but !

14 800 spectateurs garnissaient les gradins pour ce match qui allaient sortir de l’ordinaire à divers titres. Les défenseurs des deux camps semblent subitement s’être déguisés en Pères Noël : le premier cadeau, aux allures de poisson d’avril, tombe dès la 7ème minute lorsque le Lausannois Loichat tombe dans ses seize mètres et s’empare du ballon immobile comme s’il voulait le ramasser. Pénalty transformé par l’attaquant anglais Chivers. La défense servetienne, pourtant constituée des internationaux Bizzini et Guyot, n’est pas en reste et ses flottements permettent au LS de revenir au score. Puis, à la 21ème minute, Eric Burgener, curieusement oublié de tous, se retrouve seul face à Karl Engel et crucifie son confrère pour donner l’avantage à ses couleurs. Fort heureusement, un nouveau blanc de la défense lausannoise permet à Kudi Muller d’égaliser peu avant la pause.

Un festival offensif grenat

Equilibré jusque là, le match bascule ensuite du côté servettien. Avec beaucoup de talent et d’esprit créateur, les Genevois s’envolent rapidement : quelques buts d’anthologie (Chivers 2 fois, Andrey, Muller, Barberis) permettent de porter l’addition à 2:7. Peu avant le coup de sifflet final, le Lausannois Traber scelle le score final : 3:7, résultat peu banal pour un derby spectaculaire mais où la faiblesse technique des Vaudois a été criante. « Il faudrait peut-être plusieurs Burgener dans cette équipe pour la remonter » lit-on dans la presse. Quant à Servette, on n’imagine pas qui pourrait encore l’arrêtera dans la course au titre. Et pourtant…

Enfin un titre !

Gardien le plus doué du pays, Burgener traversa ainsi la décennie 1970 sans pouvoir se glorifier du moindre petit titre. Pour le Lausanne-Sports, l’époque des « princes de la nuit » avait depuis longtemps cédé sa place à celle de la nuit tout court. La Nati, absente de toutes les compétitions internationales, ne se portait guère mieux (Burgener s’en voudra longtemps que sa mauvaise prestation contre la Suède ait rapidement grillé les chances helvétiques de se qualifier pour le Mondial argentin de 1978). Finalement, à plus de 30 ans, Eric Burgener décroche tout de même la Coupe de Suisse le lundi de Pentecôte 1981 contre le FC Zurich. Ce succès de dernière minute acquis avec ses amis du LS constituera pour lui le sommet sentimental de sa carrière, atténuant sans doute les regrets d’avoir été floué par les dirigeants du LS qui au moment du renouvellement de contrat lui avaient fait miroiter une équipe compétitive afin qu’il puisse se défaire de son costume d’éternel sauveur, mais avaient laissé partir les meilleurs éléments. Il rejoint Servette dans la foulée de la victoire en Coupe, Lausanne récupèrera au passage l’infortuné Jean-Claude Milani devenu indésirable aux Charmilles.

Le 27 octobre 1982 à Rome, victoire 0:1 des Suisses contre les champions du Monde, poignée de mains entre deux gardiens de légende : Dino Zoff et Eric Burgener

Une défense de fer

Dans son livre de souvenirs compilés par le journaliste sportif Bertrand Zimmermann (Franc jeu), Eric Burgener évoque une adaptation quelque peu difficile à Genève : l’équipe est certes ambitieuse mais la folie des grandeurs, les transferts de prestige et le manque d’identification du public à une équipe parfois jugée artificielle le rebutent. Sur le plan sportif, ces années-là sont néanmoins un grand succès avec la Coupe en 1984 et le championnat en 1985. Servette produit du beau jeu et fait systématiquement la course en tête, la défense de fer (deux fois la plus hermétique du pays ces années-là), organisée autour d’Alain Geiger et avec Eric Burgener comme dernier rempart, y est pour beaucoup. Pour Eric Burgener, c’est enfin l’occasion de gouter à la Coupe d’Europe chaque année avec malheureusement un petit drame en guise de conclusion.

Deux fins de carrière dans la douleur

Personnage réputé pour son intégrité, Eric Burgener se retire de la Nati suite à une promesse non-tenue du coach Paul Wolfisberg lors d’un match à Budapest. Lorsque Daniel Jeandupeux reprend les rênes de la Nati, un retour est évoqué mais ne se matérialisera pas. Il en restera à 64 sélections avec en point d’orgue sur le plan personnel une performance d’exception à Wembley contre l’Angleterre de Keagan en 1977 (0:0) et un beau nul (1:1) contre le Brésil de Zico et Socrates à Recife en 1982. Si Burgener avait joué après l’arrêt Bosman et s’il l’avait souhaité, nul doute qu’une grande carrière internationale lui aurait tendu les bras. Saint-Etienne et l’Olympique de Marseille avait approché en vain le Lausanne-Sports.

Avec Servette, la carrière de Burgener a connu un coup d’arrêt contre les Nord-Irlandais de Linfield en septembre 1985 un soir de Coupe des Champions : avant-bras cassé dán un choc avec Caughey. Peu après son 400ème match de LNA, Flop De Choudens le remplace. Plus tard, c’est un autre Haut-Valaisan, – Beat Mutter-, qui s’imposera. Le 29 novembre 1986, Eric Burgener dispute son ultime match dans les buts servettiens (victoire 3 :1 contre GC aux Charmilles). Eric Burgener ne se sera jamais totalement remis de sa blessure et il se retire à 36 ans.

Un gardien et un homme faisant l’unanimité

Bénéficiant de bons réflexes, capables d’intimider l’attaquant, très sùr dans les airs, efficace dans ses sorties, devenu au fil de sa carrière de plus en plus précis dans ses dégagements et extrêmement méticuleux à l’image de son formateur Frank Séchehaye, Eric Burgener était un gardien complet, difficile à prendre en défaut. Il se plaisait à attendre les assauts dans une attitude typique :  courbé en avant et les bras écartés. Au cours de sa carrière, Eric Burgener verra aussi le métier de gardien évoluer : la défense s’horizontalise pour tendre plus efficacement le piège du hors-jeu, cela contraint le gardien à souvent évoluer dans un rôle de second libéro fréquememnt appelé à intervenir en-dehors de sa surface de réparation, d’où la nécessité pour lui d’être rapide au démarrage et non plus simplement statique sur sa ligne.

Avec Lucien Favre, finale de la Coupe 1983

Sur le plan humain, ses qualités humaines de simplicité, de modestie et d’honnêteté ont valu à Eric Burgener une estime unanime. Même s’il avait confié à Bertrand Zimmermann qu’il ne pourrait pas être coach national en raison du climat quelque peu artificiel et éphémère qui règne presque fatalement dans une sélection nationale, il acceptera de coacher les gardiens de la Nati de 1999 à 2008.

Une page people

Récompensons nos fidèles lecteurs de ces arides pages d’histoire par un intermède people rafraichissant. Nos confrères du Walliser Bote ont en effet récemment consacré un long reportage sur les coulisses de la vie d’Eric Burgener. On y apprend ainsi que son coeur s’est enflammé à 16 ans lorsqu’il achetait son Zniini dans une boucherie viégeoise. L’élue de son coeur, Yvonne, partagera avec lui un repas d’adieu dans un restaurant valaisan au moment du départ d’Eric à Lausanne. La fondue bourguignonne était encore un plat nouveau et les jeunes tourtereaux ignoraient comment se servir des fourchettes spéciales ! Ils finirent par les porter à la bouche, mais sans renouveler l’expérience ! Eric sera un temps hébergé par une tante, puis, acte de mariage en poche, Yvonne le rejoindra deux ans plus tard. Parallèlement au métier de footballeur, Eric Burgener poursuivra un apprentissage de maçon et travaillera sur divers chantiers. Destiné à reprendre l’entreprise familiale, il fondera finalement sa propre société (escaliers, échelles, panneaux de signalisation, etc.) pour la plus grande déception son père qui lui maintiendra pourtant toute son affection. Yvonne vit toujours à ses côtés, ils ont deux filles et quatre petits-enfants.

Signe que, malgré le côté obligé et calculé des succès servettiens, son passage sous le maillot grenat l’a marqué, le public genevois a eu l’occasion de revoir la grande silhouette d’Eric Burgener lors de festivités organisées par le club. A défaut de figurer officiellement dans le Hall of Fame officiel du club grenat, son statut de légende au Panthéon servettien ne souffre d’aucune discussion.

Dernière chronique : le grand Servette met fin à 15 ans de disette au Stade Saint-Jacques

La semaine prochaine : Servette-Thoune ou la première victoire de l’ère Pishyar à la Praille

Jacky Pasteur et Germinal Walascheck

13 réflexions sur « Eric Burgener : dans la veine des grands gardiens lémaniques »

  1. En parlant de souvenirs et pour ceux qui sont adeptes de PS3 et du jeu fifa12, je suis très heureux de vous informer que j’ai créé de toutes pièces (à l’exception de certains joueurs déjà existants) une équipe de légendes du SFC, nommée « Servette Legends ». Il vous suffit de la mettre en équipe favorite sur le site de centre de création de fifa12 puis de la télécharger depuis votre station de jeu ! J’ai mis autant de joueurs de légende que je pouvais (avec des larmes aux yeux des fois…) mais malheureusement, il n’y a pas assez de place pour tout le monde. Alors, désolé Messieurs Kok, Pédat, Pazmandy, Guyot, Lonfat, Schällibaum, Snella, Brigger et j’en passe…il y a eu tellement de joueurs de légende !
    Vous aimerez ou pas mais j’ai fait ça avec le coeur et c’est ce qui importe. Mon enfance et adolescence remontant aux années 80 et 90, ces années sont particulièrement présentes, j’en suis conscient.
    Allez Servette et amusez-vous bien !

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      1. J’espère bien ! C’est le but. 😉
        J’ai joué hier soir avec et je peux vous dire que les émotions étaient fortes ! C’est beau. Surtout quand tu bats le Naples de Maradona aux tirs aux buts ! 🙂
        Je te laisse juger si ça mérite une petite publication sur votre site pour le diffuser au plus grand nombre ?

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  2. Un souvenir inoubliable,ce derby lémanique avec Burgener
    avant-centre.Ce jour la,le remplacant de Burgener dans
    les buts lausannois était un dénommer Burren,une vraie
    catastrophe sur les balles aériennes,Ce qui avait fait
    particulièrement le bonheur de Chivers,et favoriser
    cette avalanche de buts.

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